Wu FEI – A Distant Youth

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Wu FEI – A Distant Youth
(Forrest Hill Records)

Comme tant d’autres artistes chinoises sorties du conservatoire et bardées de diplômes, Wu FEI, joueuse de “guzheng”, aurait pu se contenter de déployer son talent en jouant de la stricte musique chinoise traditionnelle. C’est toutefois une voie plus aventureuse encore qu’elle a choisi, puisque, parmi les nombreux projets musicaux dans lesquelles elle s’est impliquée, elle a joué avec Elliott SHARP, Meredith MONK, Ikue MORI, Cécil TAYLOR, Joëlle LEANDRE, soit des personnalités évoluant plutôt dans le champ des musiques contemporaines et improvisées européennes.  Plus récemment, elle a noué une relation artistique assez suivie avec Fred FRITH, puisqu’on la trouve dans ses albums Eye to Ear II et III, The Happy End Problem et Clearing Customs, où elle a révélé toute l’étendue des possibilités de son instrument dans un domaine où on ne l’attendait pas.

Car c’est d’un instrument pour le moins chargé d’histoire et de tradition dont joue Wu FEI. Les origines du guzheng – également nommé “zheng” – remontent en effet à quelque 3000 ans. Cette “harpe-cithare” dont on joue horizontalement mesure 1,80 m de long pour 30 cm de large. Avant les premières grandes dynasties chinoises, l’instrument était pourvu d’une douzaine de cordes. Dans les années 1960, on en comptait 21 (placées sur autant de “ponts” amovibles employés pour l’accordage, conçu pour produire trois octaves d’une gamme pentatonique), et on trouve aujourd’hui des guzheng à 24, voire 26 cordes. Originellement faites en soie, ces cordes sont aujourd’hui conçues avec de l’acier ou du nylon. La technique de jeu consiste à attaquer la corde et à la mettre en vibration avec la main droite (munie d’onglets) tandis que la main gauche peut modifier la longueur vibrante de la corde et produire diverses modulations.

Si le guzheng était à l’origine intégré à des ensembles de musiques de cour, il est depuis le XIXe siècle joué en instrument soliste, doté d’un large répertoire et d’une technique de jeu à la complexité accrue. Voilà donc un instrument qui vient de loin, fondamentalement typé “asiatique”, et dont on trouve du reste des dérivés dans d’autres cultures extrême-orientales, notamment le koto au Japon, le kayageum en Corée ou le dan-tranh au Viet-Nam.

Wu FEI s’affiche donc aujourd’hui au grand jour avec un premier CD, A Distant Youth, qui ne ressemble en rien aux usuelles productions de musique traditionnelle chinoise. Son disque ne contient du reste qu’une seule pièce issue du répertoire traditionnel, les autres faisant davantage montre de ses talents de compositrice et d’improvisatrice. C’est donc dans une optique contemporaine qu’elle donne à (re)découvrir son instrument ancestral, développant des techniques de jeu et des trouvailles sonores inattendues qui élargissent le champ d’expression du guzheng.

À la sérénité et à la jovialité des paysages orientaux habituellement dépeints dans les pièces traditionnelles se juxtaposent ici des horizons plus ambigus, voire franchement âpres. De plus, Wu FEI ne s’exprime pas uniquement en solo puisqu’elle a invité sur de nombreuses pièces des artistes “occidentaux” évoluant dans le réseau des musiques nouvelles, c’est-à-dire la violoniste Carla KHILSTEDT (CHARMING HOSTESS, SLEEPYTIME GORILLA MUSEUM, TIN HAT TRIO…) et, tant qu’à faire, Fred FRITH en personne ! Et on peut compter sur ces deux-là pour tirer la couverture dans le sens de l’inédit, ou en l’occurrence de l’inouï.

Ainsi les histoires de cordes que nous racontent les trois musiciens cultivent-elles un atypisme irréductible, et un goût pour l’expérimentation sonore qui emmène l’auditeur dans des contrées qu’il n’a dû guère visiter jusqu’à présent. A Distant Youth ne se réduit pas pour autant à une session de musique improvisée mettant en valeur un instrument exotique.

Au contraire, les pièces enregistrées, écrites ou improvisées, sont relativement courtes, et chacune possède son climat propre, ce qui donne un disque assez diversifié, ne serait-ce que par les différentes combinaisons sonores qui se font entendre : guzheng-violon, guzheng-guitare acoustique, guzheng-guitare électrique, ou encore guzheng-violon-guitare, ou même guzheng-percussions (Helge A. NORBAKKEN, ancien membre du groupe de Mari BOINE), sans oublier le superbe timbre de voix que Wu FEI fait entendre de temps à autres, allant même jusqu’à superposer plusieurs couches vocales sur un morceau.

L’expérimentation est donc à chaque coin de rue, et ouvre sur des horizons envoûtants, qu’ils soient contemplatifs, tendus ou heurtés. Qu’il soit ou non familier du guzheng, l’auditeur est assuré de faire avec A Distant Youth une découverte de premier ordre dont les résonances le hanteront pour un bout de temps.

Stéphane Fougère

Site : www.wufeimusic.com

Label : www.forresthillrecords.com

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°23 – mars 2008,
dans ETHNOTEMPOS en 2008,
et remaniée en 2019)

 

 

 

 

 

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