Xavier BODERIOU, Sylvain BAROU, Jacques PELLEN – Morenn

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Xavier BODERIOU, Sylvain BAROU, Jacques PELLEN Morenn (Autoproduction)

xavier-boderiou-sylvain-barou-jacques-pellen-morennParce qu’elle dégage une solennité martiale et se déploie dans une lenteur majestueuse, la musique dite classique de cornemuse des Highlands (le « piobaireachd » – prononcez « pibror » – ou « ceol mor » en gaélique) passe parfois pour une musique spirituelle, voire mystique. Même si elle a une dimension incantatoire et obsessionnelle provoquée par ses appuis harmoniques et ses bourdons, cette musique, qui partage certes des ambiances communes avec le raga indien, le gagaku japonais, le maqam arabe ou le chant grégorien, exprime plutôt les émotions suscitées par des faits et événement politiques et sociaux qui ont éprouvé les fameux « Clan » (CAMPBELL et autres) du Moyen-Âge écossais.

Un thème de ceol mor raconte toujours une histoire qui a trait au vécu d’un « Mac » : Mac CRIMMON, Mac ARTHUR, ou bien Mac DOUGALL, Mac FARLANE, Mac DONNELL, pour reprendre ceux qui sont évoqués dans les thèmes retenus pour cet album. Il y a aussi, bien évidemment, des batailles qui sont restées célèbres, à commencer par celle de Culloden (1746), qui a bien failli faire disparaître la culture gaélique en Écosse, celle du château de Strome ou encore le massacre de Glencoe.

C’est tout ce poids historique que porte le piobaireachd, ou ceol mor. Il regroupe différents types de pièces, des lamentations, des airs en hommage à des personnages ou des faits, des marches, des rassemblements, des « battle tunes », etc., qui ne sont composés et joués que sur la seule cornemuse des Highlands. Chaque pièce est fondée sur une structure cyclique qui part d’un thème (« urlar » en gaélique, « ground » en anglais), lui-même suivi de variations qui se développent en figures ayant une complexité croissante (de la « taorluath » à la « crunluath »), avant le retour de l’urlar, agrémenté de « gracenotes » (notes courtes qui permettent d’accentuer d’autres notes). C’est par conséquent une musique soliste qui ne s’appréhende que moyennant un minimum d’initiation, bref, osons le dire, une musique élitiste. Donc pas très tendance, surtout en ce moment…

Le ceol mor fait partie de ces musiques savantes que l’on imagine inamovibles, éternellement rivées à des règles strictes et figées. Mais au XXIe siècle, on peut tout se permettre, et le ceol mor n’échappe pas aux entreprises évolutives ! C’est ainsi qu’un sonneur breton, du Nord-Finistère, s’est mis en tête de bousculer les règles. Ce qui implique de bien les connaître… Féru de musique bretonne et écossaise, Xavier BODERIOU est membre des pipe-bands de Cap Caval, de Shots & Dykehead et de la Simon Frazer University (SFU). Il fabrique de plus des chanters et des cornemuses à son nom. Il a donc les connaissances et la maîtrise requises pour oser transformer cette musique soliste en une musique de trio.

En l’occurrence, Xavier BODERIOU ne s’est pas choisi n’importe quels compagnons de route pour monter le projet Morenn. Il s’est entouré d’artistes doués d’une certaine qualité d’écoute et de compréhension de cette musique classique de cornemuse, à savoir Sylvain BAROU (flûtes) et Jacques PELLEN (guitares acoustique et électrique), deux noms représentant chacun une génération de musiciens chercheurs-défricheurs. Il fallait bien de pareilles têtes brûlées mais averties pour oser remanier et déstructurer des pièces datant de plusieurs siècles sans leur faire perdre de leur grandeur, comme les célèbres Clan Campbell’s Gathering et MacCrimmon’s Sweetheart.

Car tout vulgarisateur qu’il peut paraître, Morenn est dans une optique de pointe, une démarche visant à fondre l’antique avec l’expérimental. Xavier BODERIOU ne cède en rien sur les techniques de jeu traditionnelles de la cornemuse. Il joue les thèmes et leurs variations avec la vigueur, la flamboyance et la finesse qui sied au genre, sans sacrifier les complexités harmoniques et rythmiques, et ses deux complices étendent ses résonances avec leurs propres sons de cordes et vents, jouant tantôt le rôle de bourdons aux échos d’ailleurs, tantôt celui de cousins mélodistes, alternant l’unisson, la variation et le décrochage, proposant d’autres reliefs, rassérénés ou virulents, flottants ou belliqueux.

Hormis Park Piobaireachd n°2, qui est joué en strict solo par BODERIOU, les autres pièces bénéficient de ces reliefs inédits concoctés en trio. Divisée en deux parties, In Praise of Morag est sans doute la pièce où l’approche expérimentale est poussée à l’extrême, car si les cornemuses de Xavier BODERIOU sont la plupart du temps au centre du son du trio, elles s’effacent aussi par endroits pour laisser les guitares et les flûtes énoncer leurs propres discours dans le contexte imparti, comme s’il s’agissait d’un morceau de jazz.

Les déconstructions-reconstructions auxquelles se livrent le trio BODERIOU-BAROU-PELLEN sauront parler à un public qui n’est pas nécessairement initié aux arcanes les plus abstruses de la musique classique de cornemuse, mais ne trahiront pas non plus les exigences de « ceux qui savent », à charge pour eux de s’imprégner de l’idée que toute tradition, pour rester vivante, doit se confronter à d’autres expressions, d’autres perspectives qui, au mieux, la tireront vers l’avant sans lui faire perdre de sa viscéralité.

Avec Morenn, c’est ce dont il est exactement question, et le résultat est sublime. L’esthétique de la pochette et du livret illustre parfaitement cette alliance du passé et du présent en alternant des photos de l’ « Écosse éternelle » et des clichés plus modernes.

Le ceol mor du XXIe siècle est à portée d’oreilles, il s’appelle Morenn.

Site : www.boderiou.com

Stéphane Fougère

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