Yochk’o SEFFER NEFFESH MUSIC – Sugàrzo Terep

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Yochk’o SEFFER NEFFESH MUSIC – Sugàrzo Terep
(ACEL / Musea)

À 80 printemps, le saxophoniste et claviériste hongrois Yochk’o SEFFER semble trimballer en permanence une réserve de fontaine de jouvence. Cette fontaine, c’est sa musique, sa vision musicale, qu’il régénère en permanence, et qui le régénère. C’est donc un Yochk’o insolemment frais, inspiré et “chargé” de vibrations que l’on entend sur cet album, le cinquième de sa NEFFESH MUSIC.

Hardi croisement de rythmique jazz et rock, de musique de chambre modale et de rythmes boiteux est-européens et audacieuse synthèse de free jazz post-coltranien, de folklore hongrois, de musique contemporaine bartokienne et de spiritualité kabbalistique, la NEFFESH MUSIC s’est rendue célèbre de 1976 à 1978 avec sa trilogie initiale (et initiatique) composée des albums Délire, Ima et Ghighoul. Et quand Yoch’o SEFFER l’a réactivée en 2008, ce n’était pas pour célébrer le passé, mais bien pour conjuguer cette musique au présent, avec un nouveau répertoire et avec une formation renouvelée, mais comprenant toujours une rythmique jazz, plus acoustique cependant, et un quatuor à cordes, le tout étant augmenté d’un … DJ ! Le résultat a été consigné sur l’album Ezz-Thetics Travel, qui témoignait d’une verve résolument intarissable. Dix ans plus tard, la NEFFESH MUSIC ressort de son sommeil et rend compte d’une nouvelle étape de sa quête ascensionnelle avec cet album en forme de nouvel aboutissement, Sugàrzo Terep signifiant “Terre radieuse”.

Et radieux est en vérité cet album, constitué de huit pièces denses (chacune est dédiée à une personne proche) sur lesquelles Yochk’o décline sa fougue – que l’on soupçonne éternelle – au saxophone sopranino, au piano et au tarogato basse (instrument à vent hongrois, fait en bois, auquel Yochk’o a consacré rien moins qu’un double album : Yod, la voie du tarogato). Il est épaulé cette fois par un trio un plutôt orienté free rock, avec Philippe GLEIZES à la batteri, Olivia SCEMAMA à la base et François CAUSSE aux percussions, et par un autre trio à cordes de musique de chambre, constitué de Laure VOLPATO (violoncelle), Hsin-Yu SHISH (violon) et Shih-Hsien WU (alto). Yochk’o SEFFER a tenu à rendre hommage à tous ces musiciens en les intégrant à ses remarquables peintures qui illustrent le livret.

La fusion jazz/folk/contemporain est efficiente dès le morceau d’ouverture, Feladat, qui combine les deux trios, lesquels appuient avec flamme et brio les envolées exubérantes de Yochk’o au saxophone sopranino, doublées (en re-recording) de ses emballements pianistiques.

On entre ensuite de plein fouet dans le centre névralgique de l’album, la Lucifer Suite et ses trois parties totalisant les 22 minutes : Sohaj se dévoile dans un climat épuré, avec un beau duo violoncelle et piano, au lyrisme meurtri ; puis Yochk’o sort son instrument à vent pour les 72 Femmes secrètes, soutenu par les flottantes percussions de François CAUSSE et les inflexions du trio à cordes ; enfin, Yochk’o revient au piano dans Energia, enveloppé des cymbales et des futs de Philippe GLEIZES, et rejoint par le trio à cordes, toujours à l’affut de dialogues alambiqués.

Tritonia est du même acabit que Feladat, alimentant un feu intérieur tout en cherchant à le dompter (Neffesh renvoyant dans la Kabbale à l’ “âme bestiale”, dont il faut canaliser et structurer les pulsions pour parvenir à créer), avec un Philippe GLEIZES prompt à l’embrasement, une Olivia SCEMAMA bien mordante à la basse, un François CAUSSE alerte et pétulant au xylophone, tandis que SEFFER joue au “possédé coltranien”, avec des ponctuations du trio à cordes.

Malkuth démarre avec plus de retenue, assombri par les notes alanguies du violoncelle de Laure VOLPATO, Yochk’o chavirant au piano au gré des vagues percussives de CAUSSE et des cymbales de GLEIZES ; les cordes de Hsin-Yu SHIH et de Shih-Hsien WU prennent le relai avec circonspection, alors que le sax sopranino prend place à bord de cette traversée épique avec véhémence ; le trio à cordes impose une phase de recueillement, le piano se laisse gentiment griser, avant que le vaisseau NEFFESH et son Captain Yochk’o au sopranino ne soient en proie à un emballement dans la dernière ligne droite, impulsé par la basse et par la batterie. Sur Vihar, c’est le trio à cordes, la basse et la batterie qui allument la mèche, ouvrant la voie aux élans de SEFFER, une fois encore dédoublé au sax et au piano.

La seule fois où Yochk’o ne se dédouble pas est sur la pièce de conclusion, Lumiu, où il s’exprime au tarogato basse, cédant le piano à Sandrine FAUCHER-MATHERON, avant de poursuivre en solitaire, tout juste caressé à la toute fin par les percussions liquides de François CAUSSE.

La visite de cette Terre radieuse est terminée, nous laissant sur des images encore bien vibrantes. Le temps n’a pas d’accroche sur les visions artistiques fortes, intraitables, passionnées, engagées et incorruptibles ; la parution de ce CD nous le prouve amplement. Mais si on n’a pas vu le temps passer à l’horizontale, c’est sans doute parce que la musique de Yochk’o relève plutôt d’une approche verticale, diagonale et spiralique… le temps ne s’y déplie pas de la même façon.

C’est pourquoi cette musique, inédite et novatrice il y a quarante ans, le reste encore aujourd’hui auprès de jeunes oreilles en quête de singularités défricheuses. Les fidèles s’y retrouveront en terrain familier, mais toujours captivant. Certes, cette musique ne s’apprivoise pas d’un seul tenant. En fait, elle ne s’apprivoise pas vraiment, ce n’est pas dans sa nature. Et parce que le temps n’a pas de prise sur elle, elle reste ici et maintenant aussi indomptable, sauvage et fougueuse qu’à ses débuts.

Stéphane Fougère

Label : http://acel-enligne.fr/

Distributeur : www.musearecords.com

 

 

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