FEIZ NOZ MOC’H – Atau Atav

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FEIZ NOZ MOC’H – Atau Atav
(Hart Brut / Pagans)

L’arc atlantique Gascogne-Bretagne vient de décocher sa seconde flèche, piquante et incisive comme il se doit ! Six ans après sa première flèche éponyme, FEIZ NOZ MOC’H revient, plus armé que jamais de sa double identité culturelle dont il se plaît à brouiller les frontières. Il n’aura échappé à personne que le nom du groupe est une déclinaison linguistique faisant référence à un célèbre groupe américain lui aussi brouilleur et mélangeur de styles, mais dont les termes bretons signifient bout à bout « Foi Nuit Cochons ». Sens caché ? Double sens ? Non Sens ? Quant au titre de cet album, il est composé d’un mot gascon et d’un mot breton, et leur assemblage pourrait vouloir dire « Comme toujours ». C’est ce que l’on pourrait également dire de la musique, radicale dans ses racines comme dans ses branches, « produit d’un sol non tempéré »… comme toujours ! FEIZ NOZ MOC’H persiste et signe dans sa fusion défricheuse, contournant les stéréotypes exotiques pour mieux exhaler sa rusticité.

Rustique aussi est l’illustration de pochette, une très ancienne photo couleur sépia sur laquelle le temps a laissé quelques marques, et qui représente un paysage enneigé. Chaque volet du digipack est de même illustré par une photo sépia quelque peu floutée à l’indicible charme suranné. Le contraste est radical avec la tête de mort psychédélique sortie d’une fête des morts à la mexicaine qui trônait sur la pochette du premier CD, mais l’effet n’en est pas moins troublant.

Sur son second méfait, le « double duo » initial (Lors LANDAT et Roland CONQ pour la partie bretonne, et Romain et Mateù BAUDOIN pour la partie gasconne) a ajouté une cinquième pierre à son édifice en la personne d’Alexis TOUSSAINT, batteur de son état. On compte donc désormais trois membres du groupe ARTÙS dans FEIZ NOZ MOC’H, et toute affinité tant sonique qu’esthétique et philosophique entre les deux formations n’est donc pas le fruit d’un mirage auditif. Et en même temps, il est impossible de confondre les deux. FEIZ NOZ MOC’H joue à fond de son bilinguisme. Si Lors LANDAT est crédité comme chanteur principal, Mateù BAUDOIN assure aussi plusieurs séquences de chant quand il ne joue pas de ses violon et tambourin à cordes. On se doute donc que les textes bretons sont le fait de LANDAT, et ceux en occitan de BAUDOIN, les deux langues se faisant souvent entendre au sein d’un même morceau.

Triptik enchaîne d’entrée de jeu un chant gascon interprété par Mateù, puis un chant breton par Lors. Chacun reste dans ses plate-bandes, mais les musiciens se chargent de relier celles-ci et de créer la sensation d’un même morceau en deux chapitres. L’accrocheur et « pogotant » Harri Chivalet est pour sa part une comptine gasconne certes chantée par Mateù BAUDOIN, mais Lors LANDAT vient lui prêter main (et voix) forte… toujours en gascon, ô surprise !

Les deux voix se mêlent aussi sur Me Moa Ket Met Pempzek Vloaz, sauf que cette fois les langues bretonne et gasconne se répondent, voire se percutent ! Le même phénomène se reproduit sur le dernier morceau, Rossinholet Qui Cantas / Soudarded An Nasion : les deux chants n’ont à priori rien de commun dans leur propos, mais le croisement des voix donne l’impression qu’un chant est le sous-titrage de l’autre. L’effet est tout cas saisissant tant sur le plan musical qu’émotionnel, Lors LANDAT et Mateù BAUDOIN ayant des timbres distincts.

Qui plus est, le mélange linguistique sort parfois de l’axe gascon-breton, puisque Lors a écrit un texte en français (Mon cœur fait mal) et que Mateù reprend une très, (mais alors) très vieille chanson folk américaine, In The Pines, popularisée (parfois sous un autre titre) par Joan BAEZ, Pete SEEGER, LEADBELLY, Chet ATKINS, Connie FRANCIS ou encore NIRVANA, mais qui remonte tout de même aux années 1870 ! (Je répète : 1870, il n’y a pas de faute de frappe !)

Au-delà de la diversité et de la richesse des langues, cet album a une constante : il est constitué de complaintes, soit d’un terreau commun aux deux cultures bretonne et gasconne, mais qui est au fond universel, et ce n’est pas un hasard si de ce corpus de thèmes traditionnels réarrangés et de musiques composées se dégage une empreinte blues rugueuse et écorchée.

La combinaison des sons de la vielle à roue de Roman BAUDOIN, de la guitare de Roland CONQ, du violon et du tambourin à cordes de Mateù BAUDOIN, de la voix souvent éraillée de Lors LANDAT et les frappes sèches et volumineuses d’Alexis TOUSSAINT confère évidemment un aspect âpre et rêche à la musique de FEIZ NOZ MOC’H. De son propre aveu, le quintette a voulu « chercher une énergie proche du Delta Blues », remplaçant les usuels guitare à bottleneck et harmonica par ses propres instruments, pour un résultat qui respire effectivement le son de la terre, sèche ou boueuse, poussiéreuse mais certainement pas muséale. Ça reste néanmoins dansant (l’instrumental Torcut fait imparablement lever les jambes !), tant par ceux qui connaissent les pas de danse que par ceux qui se contentent de remuer de la tête !

Avec ces chants d’hier et d’aujourd’hui, ses instruments anciens et modernes, ses voix fortes et viscérales, Atau Atav livre une proposition artistique engagée qui fait sens et qui ne lâche rien, creusant davantage les sillons de la Terre (ou de deux Terres) pour se projeter dans un territoire musical original et intempérant.

Stéphane Fougère

Page, Label : https://pagansmusica.net/album/atau-atav

 

 

 

 

 

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