Grupo Folklorico AS MARGENS DO LIMA de Choisy-le-Roi – Entretien

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Grupo Folklorico AS MARGENS DO LIMA
de Choisy-le-Roi

Le 23 juin 2018, à l’occasion du week-end de clôture de ses fêtes de fin d’année scolaire, la ville de Choisy-le-Roi avait invité de nombreuses associations dans son village “Vie Internationale” établi dans le quartier du Port. Parmi ces associations, AS MARGENS DO LIMA nous accueillait chaleureusement sur son stand avec des spécialités culinaires et de l’artisanat du nord du Portugal et proposait un spectacle de musiques et danses folkloriques de sa région, en costumes du début du siècle dernier.

Les danseurs et danseuses étaient installé(e)s devant la scène, afin d’inviter en fin de spectacle les spectateurs à se joindre à eux pour danser comme à une fête de village. L’ambiance était à son comble lorsque les musiciens et chanteuses sont descendus de scène, suivis des danseurs et de la foule, pour nous emmener jusqu’au stand de leur association et poursuivre la fête. Nous en avons profité pour faire plus ample connaissance avec l’association grâce à l’une de ses membres, joueuse de cavaquinho et danseuse, Mélanie GOMES.

Entretien avec Mélanie GOMES

Depuis combien de temps votre association existe-t-elle ?

Mélanie GOMES : L’association a été créée en 1997 par un groupe d’amis pour combler le vide et le manque du pays, se retrouver tous les samedi soirs avec accordéon, castagnettes, etc. Il y en avait toujours qui commençaient à danser et ils se sont dit « on va appeler nos amis de Vitry, d’Ivry, Champigny, etc. et on va créer un groupe ». De là s’est créé le groupe AS MARGENS DO LIMA de Choisy-le-Roi.

Donnez-vous des cours de musique ou de danse ?

Mélanie : Oui, tous les samedi soirs à côté de la gare de Choisy-le-Roi, de 21h à 22h30-23h nous entraînons les danses. Mon instrument s’appelle le cavaquinho, c’est l’équivalent du ukulélé. Nous avons des membres qui apprennent aussi avec nous. C’est pour tout le monde.

Avez-vous un local à Choisy-le-Roi ?

Mélanie : Non, on aimerait bien parce que nous avons beaucoup de choses à stocker. C’est au bon vouloir des membres du groupe de les stocker à la maison. A nos représentations, nous aimons aussi nous munir de certains matériaux qui représentent ce qui était le métier dans les champs, etc. C’est assez imposant, mais peut-être qu’avec le temps, la commune nous laissera un petit local.

Combien êtes-vous dans l’association ?

Mélanie : Nous sommes une soixantaine. Le groupe a augmenté un peu. Nous faisons de grosses fêtes en mars-avril, à chaque anniversaire de l’association. Elles amènent beaucoup de monde et nous avons quand même une dizaine de personnes de plus chaque année.

Que signifie le nom de votre groupe ?

Mélanie : MARGENS DO LIMA veut dire « Rives du Lima ». C’est un fleuve international de la péninsule Ibérique qui traverse l’Espagne et le Portugal. Il prend sa source dans la province d’Ourense en Galice, où il porte le nom de Limia, et se verse dans l’Océan Atlantique à Viana do Castelo dans la région nord du Portugal. Il traverse plusieurs grandes villes dont celles que nous représentons, Ponte de Lima.

Ponte de Lima est une municipalité (en portugais município) située dans le district de Viana do Castelo et la région de Minho (Nord-Ouest). Ponte de Lima a un “concelho” à son nom. Le concelho, c’est un peu comme un département. Nous représentons le concelho de Ponte de Lima composé de plusieurs villages dont la préfecture serait la ville de Ponte de Lima, un peu à l’image de Créteil et du Val-de-Marne. Au Portugal les concelho (départements) portent le nom des villes qui en sont la préfecture.

Vous définissez-vous comme un « groupe folklorique » ?

Mélanie : Oui, nous sommes un groupe folklorique parfois appelé en portugais “Rancho”, qui est un mot ancien qui nous viens de l’espagnol et qui était utilisé pour parler d’un groupe de personnes qui se réunissaient pour manger et faire la fête. Il est utilisé maintenant pour parler des groupes folkloriques.

Nous participons aussi à des événements de “Rusgas” qui est une coutume ancienne typique de la région que nous représentons. Elle consistait en un groupe de personnes qui se réunissait le soir, généralement en été, et qui paradait dans la rue en chantant et en faisant du bruit. Le but même était d’empêcher les gens de dormir de façon festive et cela se terminait toujours à l’aurore avec un jambon fumé et une bonbonne de vin qu’il avaient emportés avec eux. Aujourd’hui, nous faisons ça dans des locaux pour ne pas déranger le voisinage. C’est important de le transmettre aux nouvelles générations tout comme le folklore.

Quelles sont les danses traditionnelles que vous présentez dans vos spectacles ?

Mélanie : Il existe trois types de danses :

– Malhão ou Cana Verde, une chorégraphie généralement dansée en cercle

– O Vira, une danse aussi bien dansée en file ou en cercle

– Chula, une danse toujours dansée en cercle

Elles ont toutes en principe le même pas de danse. Elles sont simplement différentes au niveau de leur rythme musical ou au niveau de certains détails chorégraphiques.

Les chorégraphies que nous représentons ont été recueillies soit auprès de groupes folkloriques portugais originaires de la région que nous représentons, soit auprès de personnes plus âgées au Portugal. Aujourd’hui, nous les dansons comme des chorégraphies, toujours de la même façon. Or, anciennement, elles étaient tout simplement dansées de façon improvisée et commandées par un homme qui généralement commençait à danser en premier et simplement criait ce qu’il fallait faire aux autres danseurs (tournez une fois, deux fois, tapez du pied, arrêtez la danse).

Avez-vous réalisé des enregistrements ?

Mélanie : Nous en sommes à notre troisième CD. D’ailleurs, le quatrième sera fait au mois d’août et sortira l’année prochaine.

Ça fait quatre-cinq ans que nous faisons un gros travail de recherches au niveau archives des musiques, des danses, des coutumes dans notre région, et aussi au niveau des vêtements. Ce dernier CD, c’est celui pour lequel nous avons fait un gros travail de recherches sur des enregistrements réalisés par des étrangers qui venaient dans les petits villages et qui demandaient à des femmes de chanter. Et nous avons réussi à nous procurer ces chants-là de notre région.

Pouvez-vous nous parler de ces chants et des thèmes abordés ?

Mélanie : Les chants traditionnels sont pour la plupart chantés en quatrain. Cependant, les rimes sont alternées que ce soit pour la Chula, le Vira ou la Cana Verde. Anciennement, les personnes improvisaient les paroles en s’inspirant soit de choses du quotidien, travail, amour, religion et légendes ou dictons anciens, humour, en s’assurant de tout faire rimer sous peine d’être moqués.

Il arrivait quelquefois qu’un homme et une femme ou un homme et un autre homme s’affrontaient aux cours de “Desgarradas”, sur une mélodie de Cana Verde mais au tempo lent, au son d’une guitare et plus tard de l’accordéon diatonique. Ils devaient se lancer des vannes tout en rimant. Ça avait pour but de divertir et faire rire le public qui choisissait le vainqueur au son des applaudissements. Avec la venue de l’accordéon diatonique la desgarrada s’est de plus en plus mélangée à la Cana Verde qui est dansée.

Voici quelques exemples de rimes :

* L’amour

Eu coloquei meu nome,
No teu relógio, querida,
Faça agora o que quiser,
Das horas da minha vida.

* Le travail

Com a pena ou com o malho,
Motra de quanto és capaz,
Pois é na guerra do trabalho
Que a gente encontra a paz.

* Dictons

Para não fazeres ofensas
E teres dias felizes,
Não digas tudo o que pensas,
Mas pensa tudo o que dizes.

* Humour

O padre da minha aldeia,
No sermão do mês passado,
Jurou p’la saúde dos filhos
Que nunca tinha pecado!

 

J’ai placé mon nom,
Dans ta montre, ma chérie,
Fait maintenant ce que tu veux,
Des heures de ma vie.

 

Avec de la peine ou avec le fléau,
Montre de quoi tu est capable,
Car c’est dans la guerre du travail,
Que les gens trouvent la paix.

 

Pour ne pas que tu injure,
Et que tu aies de beaux jours,
Ne dis pas tout ce que tu penses,
Mais penses tout ce que tu dis.

 

Le prêtre de mon village,
Dans la messe du mois passé,
A juré par la santé de ses fils,
Qu’il n’avait jamais pêché!

La plupart des chants abordaient surtout ce que les gens effectuaient durant leur vie quotidienne sans pour autant mettre en avant les difficultés de la vie d’autrefois et toujours sur un ton humoristique. Ces chants étaient bien souvent chantés pendant les tâches quotidiennes, dans les champs, ou au bord d’une rivière pendant qu’une femme lavait son linge. Ils étaient aussi repris pendant une fête du village, une fête entre amis ou un travail effectué avec l’aide des voisins, par exemple en battant les céréales avec le fléau, en faisant du vin ou pendent la “desfolhada” qui consiste à défolier le maïs entre amis.

Ces chants viennent donc principalement de la campagne ?

Mélanie : Oui, les musiques que nous interprétons étaient chantées par une classe sociale populaire très pauvre, ce sont des chants ruraux.

Les chants qu’on appelle aujourd’hui des chants “ethnographique” n’étaient pas danser mais simplement chantés a cappella. Les chants a cappella se chantaient le plus souvent en allant au travail ou bien en exerçant les tâches de la vie quotidienne. Les chants pouvaient parler de tout et de rien, étant improvisés par la femme qui commence la chanson (par exemple sur notre CD, le morceau n° 8). Dans les champs tout en travaillant, l’homme propriétaire du terrain chantait des “ordres” selon ce que les employés devaient faire.

Concernant le reste des musiques de notre répertoire, elles étaient en effet chantées et dansées durant les fêtes de village ou bien une fois la journée de travail terminée. Notre groupe représente essentiellement ce type de musique.

Quels sont les instruments de musique qui étaient utilisés et ceux dont votre groupe joue ?

Mélanie : Les chants a cappella étaient plus répandus car le haut seuil de pauvreté des personnes ne permettait pas à tous d’avoir des instruments de musique. Seuls ceux qui savaient les fabriquer pouvaient en avoir et ensuite en donner ou en revendre à d’autres personnes, ce qui fait que les guitares, flûtes en bambou, castagnettes et autres instruments populaires inventés et non répertoriés étaient les plus répandus.

Parmi nos instruments de musique, on trouve l’accordéon diatonique. Bien qu’il soit arrivé tardivement chez les personnes pauvres, aux alentours de la fin de la première guerre mondiale, il reste un instrument indissociable du folklore Minhoto.

Nos danseurs jouent des castagnettes. Nous possédons aussi un reco-reco, un instrument d’accompagnement musical rythmique typique de notre région qui consiste à gratter de haut en bas un corps en bois rainuré, strié ou taillé en dents de scie et de forme variable avec une cane en bambou. Cet instrument nous a été rapporté du Brésil lors de l’expédition de nos navigateurs au temps des découvertes.

Nous avons aussi un tambour et diverses guitares traditionnelles portugaises avec la guitare sèche jouée en accompagnement façon basse, le Cavaquinho qui est une petite guitare à 4 cordes ancêtre du Ukulélé et, certaines fois, une guitare typique du Minho originaire de la ville de Braga qui a pour nom Viola Braguesa. Cette guitare à 5 cordes doubles est la plus ancienne des guitares portugaises et s’est répandue dans tout le Portugal au fil des siècles en étant modifiée selon les besoins des différentes régions et donc déclinée en Viola Amarantina, Viola Campaniça entre autres. C’est avec cette guitare et le Cavaquinho que nos ancêtres dansaient car il y avait toujours un fabriquant de guitares appelé Violeiro dans un village voisin qui les construisait et les vendait à petit prix, car elles étaient faites de bois et avec des cordes en fil de fer, donc un matériel peu onéreux.

Les instruments sont-ils les mêmes dans tout le Portugal ?

Mélanie : Ils sont spécifiques à notre région. Au Portugal, nous communiquons beaucoup avec des groupes d’autres régions. Nous avons plus ou moins les mêmes instruments. Après, ils sont joués de manière différente, il y a quelques variances. Par exemple, le cavaquinho est essentiellement joué du centre au nord, mais plus bas il y en a un peu moins.

Votre répertoire présente toutes les régions du Portugal ?

Mélanie : Non, principalement la nôtre. On s’est centralisés sur notre région, sinon c’est beaucoup plus compliqué. Sur notre région, on en apprend tous les jours.

Y a-t-il d’autres styles de chants ?

Mélanie : Il existe aussi des berceuses que nous n’avons pas dans notre groupe folklorique, aussi bien que les chants funèbres. Dans les anciens temps, il arrivait qu’une femme qui venait de perdre son mari aille voir une “Carpideira”, une femme qui était payée pour pleurer et faire un chant funèbre pour un défunt.

Au Portugal nous festons la fête des Rois Mages. La semaine qui suit celle du nouvel an, dans chacun des villages, nous chantions “as Janeiras” des chants religieux annonçant que Jésus est né.

Certaines personnes formaient un groupe entre amis, voisins ou famille et s’équipaient d’instruments en faisaient du porte à porte. En échange de leurs chants, ils demandaient simplement quelque chose à manger et à boire, les plus chanceux recevaient de l’argent.

Cela fait maintenant deux ans que nous organisons en janvier cette fête qui consiste à mettre en avant ces chants et cette tradition portugaise (voir sur https://www.youtube.com/watch?v=19TZT0gCb_w).

De quelle époque sont les costumes que vous portez ?

Mélanie : Nous nous basons sur des représentations de 1900-1910. Nous utilisons des costumes aussi bien de travail comme de fête. À l’époque, les personnes étaient très pauvres et avaient à peine de quoi se mettre sur le dos. Ils avaient 2 ou 3 vêtements pour tous les jours et 1 vêtement pour les fêtes ou pour aller à la messe.

Nous demandons à nos grand-mères, aux personnes les plus anciennes du village, comment ils les portaient et, de là, nous essayons au maximum de les reproduire. Il faut que ce soit le plus représentatif possible. Nous parlons avec des couturiers qui fonctionnent encore avec ces matières et ces manières de faire aussi. C’est moi qui m’occupe d’ailleurs des vêtements. Mes couturiers, je leur demande de faire vraiment le travail comme à l’ancienne et je ne demande pas à des usines de les faire. Nous avons aussi des foulards qui ont plus de 200 ans, des vêtements anciens, nous récoltons tout ça.

Quand les paysans allaient dans les champs, ils avaient un bâton. Mon oncle s’occupe de les faire lui-même, comme à l’ancienne, parce que, quand il était jeune, il le faisait déjà. Ça m’évite de les acheter. Et puis ils sont authentiques.

Les fondateurs de l’association sont-ils nés là-bas ?

Mélanie : Ceux qui ont créé le groupe, oui, c’est la génération précédente. Moi je suis née en France et que ce soit pour la France ou pour le Portugal, je m’intéresse beaucoup à l’histoire. Notre groupe est basé sur l’histoire et nous faisons pas mal de recherches avec deux-trois amis et nous essayons d’influencer tout le reste du groupe à s’aligner et à respecter nos valeurs, la culture, etc. Par exemple, le vernis et le maquillage sont interdits. Ces petits détails pour nous sont importants et nous essayons de les respecter.

Cette passion a été transmise par les parents, c’est une réappropriation ?

Mélanie : Oui, c’est ça. Il y a les parents dedans et forcément les enfants suivent. Et comme on nous dit souvent, on est assez communautaires, on va jusqu’au bout.

Il y a beaucoup de groupes de Champigny ou de Draveil où d’autres personnes d’autres cultures se mélangent et dansent avec nous et nous adorons ça. Nous ne sommes pas fermés du tout.

Nous faisons aussi des festivals. Le samedi nous avons les entraînements et le dimanche nous faisons des sorties, des représentations. Il n’y a pas longtemps nous étions à Mantes-la-Jolie, Créteil, Villiers-le-Bel, et là nous allons à Angoulème en juillet. Il y a deux ans nous sommes allés au Luxembourg. Cette année, nous avions le choix entre Angoulème ou Bordeaux. Angoulème nous a proposé avant, donc ce sera Angoulème cette année et Bordeaux l’année prochaine.

Est-ce que vous invitez toujours le public à danser ?

Mélanie : Oui. Nous faisons notre représentation et puis une ou deux danses où nous invitons tout le public à venir danser avec nous. Tous les groupes portugais le font souvent. Dans les fêtes de villes, nous le faisons parce que ça nous fait plaisir de partager justement et montrer que nous ne sommes pas tant communautaires que ça.

Certains sont professionnels ?

Mélanie : Non, c’est vraiment associatif, nous avons un métier à côté. C’est le samedi et le dimanche. Moi je déborde sur mon temps car je fais des recherches à côté. C’est plus de la passion que du travail. Quand on est passionné on ne compte pas.

Faites-vous aussi des recherches sur des portugais qui ont immigré en France, sur leur intégration ?

Mélanie : Justement, l’adjoint du maire voudrait que nous fassions un reportage sur l’immigration à Choisy-le-Roi. Nous avons commencé parce que, dans notre groupe, il y a des gens qui sont venus du Portugal et se sont installés directement à Choisy-le-Roi. Nous essayons de savoir comment ça s’est passé.

Le groupe en lui-même est basé sur les années 1900-1910, avant la première guerre mondiale, parce que depuis, nous savons que nous avons eu beaucoup d’influences, beaucoup de flux. Nous essayons de rester sur ces années-là. Après, nous nous intéressons aussi à l’immigration récente et à comment ça s’est passé à Choisy-le-Roi et dans les autres communes. Le reportage est en prévision. Nous étions sensés nous retrouver en septembre, mais il faut que nous allions au Portugal pour avoir des témoignages d’oncles qui sont repartis là-bas après la retraite. Ça prendra un peu plus de temps.

Entretien réalisé par Sylvie Hamon
le 23 juin 2018 à Choisy-le-Roi et par e-mail

Voir notre diaporama photos du spectacle.

Facebook du groupe : https://www.facebook.com/margensdolima

Chaîne YouTube : https://www.youtube.com/channel/UC09EUTcNPpD7GO5kCgwT6IQ

 

 

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