HEDNINGARNA – Karelia Visa

Print Friendly, PDF & Email
HEDNINGARNA – Karelia Visa
(Silence / Northside)

Quand paraît Karelia Visa, en 1997, cela fait déjà dix ans que HEDNINGARNA s’est fait connaître en passant du statut de trio folk local à celui de figure essentielle d’une certaine world music scandinave, en utilisant des instruments traditionnels passés par diverses triturations qui en ont décuplé les contours grinçants et primitifs, et les voix de déesses ensorcelantes de deux chanteuses. Celles-ci brillaient cependant par leur absence dans le précédent album, Hippjokk, au profit de voix mâles plus rugueuses. Certains fans ont néanmoins trouvé qu’il manquait quelque chose qui leur était devenu essentiel… Qu’ils se rassurent, Karelia Visa célèbre le retour en force du double chant féminin. La formation « classique » du groupe ayant été reconstituée, devait-on s’attendre à ce que cet album surpasse ses prédécesseurs dans le registre gothico-tribal-ethno-métallo-électro-acoustique ? HEDNINGARNA allait-il nous concocter une épique messe païenne sortie du fond des âges vikings ou des antres obscurs du Kalevala et y convier des membres de DEAD CAN DANCE et de METALLICA pour enfoncer le clou de la célébration orgiaque ?

Non point. Pour leur cinquième album, les « Païens » ont tenu à rappeler qu’ils sont avant des musiciens enracinés dans le milieu folk et ont souhaité se connecter, comme ils l’ont au fond toujours fait, avec un terreau local dont le monde entier ou presque ignore l’existence.

Le quintet est ainsi allé chercher l’inspiration en Carélie, ancienne province finlandaise dont une majeure partie (l’isthme entre le golfe de Finlande et la mer Blanche, comprenant les lacs Ladoga et Onega) a été annexée à l’URSS après la seconde guerre mondiale. De fait, il y a aujourd’hui deux Carélie. Celle qui est devenu une république autonome russe a dû « s’adapter »  (hum !) à son changement de régime, et il n’y subsiste de nos jours que 10 % de la population carélienne originelle. Mais cette minorité n’a pas oublié sa langue, qui appartient à l’ensemble finno-ougrien de la Baltique, ni sa culture. Quand on sait qu’une bonne part des « runot » (chants, poèmes) du Kalevala, l’épopée nationale de la Finlande, ont été collectés par le Dr Elias LÖNNROT au siècle dernier en Carélie, on comprend pourquoi HEDNINGARNA ne s’est pas contenté d’y passer de bonnes vacances (même si les photos du livret le laisse penser). Le groupe y est allé pour retrouver la source de la tradition des runot, et en collecter à son tour auprès de personnes encore détentrices de ce patrimoine.

Fort de cette matière première, HEDNINGARNA a procédé à une relecture de son cru avec des arrangements musicaux maison qui privilégient les instruments acoustiques amplifiés. Les sons de basse du mora-oud et de la mandora de Hållbus Totte MATTSSON enveloppent généreusement les morceaux ; les fiddles, la cornemuse, la sträkharpa ou les flûtes de Anders STAKE – qui s’est au passage rebaptisé Anders NORUDDE (oui, ça arrive…) – tapissent ça et là les horizons, aidées occasionnellement par quelques cordes supplémentaires (Ulf IVARSSON), le didgeridoo de Johan LILJEMARK revient faire « bourdonner » quelques passages, parfois de mèche avec une guimbarde, un accordéon ou une vièle à roue, tandis que les percussions de Björn TOLLIN assurent l’ancrage terrestre, chamanique, sans tapage appuyé.

Loin de rivaliser avec les hypertrophies métalliques, les extravagances électro, les emphases vocales, les grincements hystériques, la véhémence mélodramatique ou les grooves amplifiés des albums précédents, Karelia Visa opte pour une mise en scène sonore plus mesurée, nuancée, plus feutrée même, et une production qui met davantage en relief les propriétés acoustiques de la lutherie « hedningarnienne ». De fait, la tonalité générale est à la rêverie raffinée, à la mélancolie chamarrée, au rassérènement grisé, à l’entrain nonchalant.

D’entrée de jeu, Veli (Brother) se drape de mystère intimiste avant de déployer ses secousses tribales, qui font preuve de vigueur mais sans grandiloquence. Tout en gondolements, Neidon Laulu fait l’effet d’une marche somnambulique, alors que Ukkonen (Thunder God) monte progressivement en puissance extatique, porté par une flûte-derviche et des vocalises éthérées qui ouvrent sur quelque contrée lointaine. Le mora-oud et les percussions donnent une coloration orientalisante au plus remuant Mitä-Minä, et les appels à la danse sont illustrés par un Metsyn Tittö enjoué et un Stapals imbibé de rondeurs de cordes basses.

Les dix pièces retenues ici (huit chantées et deux instrumentales) font montre d’arrangements toujours aussi élaborés mais sans verser dans la saturation et la surenchère technologique. Les couches instrumentales, plus spacieuses, n’ont plus cet aspect de « brutes épaisses sortis des sous-bois », et les voix sont plus pondérées, préférant les effets diaprés aux assauts effervescents. Détail symptomatique : Anders NORUDDE n’est pas venu en pousser une de sa voix grave ou acrimonieuse ; tous les chants sont désormais assurés par les deux chanteuses, enfin de retour. Enfin, pour être précis, c’est surtout Sanna KURKI-SUONIO qui est revenue. Tellu PAULASTO, elle, a été remplacée par Anita LEHTOLA. Les deux voix finlandaises déclinent tous leurs talents pour précipiter les chavirements de l’âme, et pour transmettre l’écho des douleurs et des sourires d’un peuple floué. On écoutera pour s’en convaincre Viima, en forme de chant de lamentation magnifiée par des chœurs possédés et le chant éploré d’une cornemuse.

En plus de répondre à un nécessaire devoir de mémoire, ce « visa pour la Carélie » célèbre avec brio les bienfaits d’un retour aux racines. Moins « sensationnel » et percutant que ses prédécesseurs, il s’inscrit dans une thématique plus « locale » tout en préservant l’esprit d’invention et de recréation de HEDNINGARNA. Ce fort bel opus se déguste comme lors d’une soirée conviviale au coin du feu où l’on écoute les anciens raconter des histoires d’un autre monde renvoyant des échos peut-être moins mythiques, mais étrangement plus familiers.

Site : www.hedningarna.net

Stéphane Fougère

Laisser un commentaire