Roger TRIGAUX (Présent, Univers Zéro) n’ira plus se promener au fond d’un canal…

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Roger TRIGAUX (Présent, Univers Zéro) n’ira plus se promener au fond d’un canal…

Dans la soirée du 10 mars 2021 s’est éteint le compositeur, guitariste et claviériste belge Roger TRIGAUX, à 69 ans, des suites d’une longue maladie. Il était l’une des personnalités les plus marquantes de ce qui fut nommé les “musiques nouvelles européennes”, ayant joué un rôle prépondérant au sein de deux formations pionnières du mouvement européen Rock in Opposition – qui réunissait des groupes en rupture avec l’industrie musicale dominante – d’abord avec Univers Zéro, aux côtés de Daniel Denis et de Guy Segers, puis de Présent, groupe dont il était le fondateur.

De 1973 à 1979, Roger TRIGAUX et ses comparses s’est attelé au sein d’Univers Zéro à forger une œuvre qui échappait à toutes les catégories stylistiques existantes, inspirées autant par les formes les plus innovatrices du rock (Magma) que par la musique contemporaine (Stravinsky, Bartok), la musique de chambre, pour aboutir à un univers singulier aux émanations médiévales, souvent qualifié de sombre et de torturé, mais cultivant surtout une profonde intensité émotionnelle aussi bien qu’une bonne dose d’humour noir. Les titres des compositions que Roger TRIGAUX a écrites pour Univers Zéro en disent long sur la question : Docteur Petiot et Malaise sur le premier album sorti en 1977 (rebaptisé plus tard 1313), et Vous le saurez en tant voulu et Jack the Ripper (co-écrit avec Daniel Denis) sur le deuxième album, Hérésie. Des titres de compositions plus tardives, comme Laundry Blues et Strychnine for Christmas, confirment que Roger TRIGAUX n’a au fil des années rien perdu de cet humour corrosif.

Peu enclin à suivre Univers Zéro sur la voie d’une musique plus improvisée, Roger TRIGAUX a quitté le groupe en 1979 afin de pouvoir être totalement responsable de la composition, de la direction et de la gestion d’un groupe. C’est ainsi qu’il a formé Présent, dont la musique s’inscrivait dans une veine analogue à celle d’Univers Zéro, mais dans laquelle Roger a injecté une plus forte dose d’électricité rock à consonance hendrixienne, frippienne et magmaïenne. À ses débuts, la formation comprenait du reste Daniel Denis et Christian Genet, respectivement batteur et bassiste d’Univers Zéro, en plus du pianiste Alain Rochette.

Paru en 1980 sur le label Atem (qui avait déjà publié Hérésie d’UZ), le premier album de Présent, Triskaidekaphobie (terme désignant la peur du chiffre 13), contient ce qui restera la composition épique impériale de Roger Trigaux, Promenade au fond d’un canal, de nature labyrinthique, délicieusement tourmentée et souverainement rageuse, restera comme la signature ultime du groupe, qui n’a cessé de la jouer, de l’explorer et de la transformer au fil du temps.

Après un deuxième album sorti en 1985 tout aussi grandiose, Le Poison qui rend fou (clin d’œil aux Aventures de Tintin, de Hergé), Présent, quelque peu isolé artistiquement et peu soutenu par le milieu musical belge, se met en veilleuse. Il réapparaît en 1993 sous la forme inattendue d’un duo de guitares entre Roger TRIGAUX et son fils Réginald, qui enregistrent l’album C.O.D. Performance (label Lowlands). Trois ans plus tard, avec le renfort du bassiste Bruno Bernas et du batteur et percussionniste américain Dave Kerman (5 UU’s), Présent reprend du service sous une forme plus conforme à celle qu’il avait à ses débuts et enregistre son premier album en public, Live, contenant de nouvelles pièces et une nouvelle version de Promenade au fond d’un canal.

Mais c’est vraiment la signature du groupe sur le label américain Cuneiform Records, très réputé dans le milieu des musiques rock et jazz avant-gardistes, qui va relancer l’intérêt du public pour la musique de Présent. Le retour du pianiste Alain Rochette, du batteur Daniel Denis et l’intégration du bassiste Guy Segers (ex-Univers Zéro) aux côtés de Réginald et de Roger TRIGAUX permet à Présent de jouer une musique à la hauteur de ses ambitions. Confirmation en est faite avec la sortie de Certitudes (1998), puis l’année suivante de N°6 (allusion au personnage de la série Le Prisonnier), pour lequel le poste de batteur revient de nouveau à Dave Kerman, tandis que la basse est assurée par Keith Macksoud et les claviers par Pierre Chevalier. Les trois musiciens poursuivront l’aventure Présent jusqu’au bout et contribueront à en façonner la forte personnalité musicale, aussi complexe que follement démesurée.

Sur l’album High Infidelity (paru en 2001 sur Carbon 7), Présent s’agrandit encore davantage, devenant un véritable orchestre de chambre électrifié (avec saxophones, violoncelles, trompette et accordéon), particulièrement mis en valeur par le talent de l’ingénieur du son Udi Koomran.

Partout où il a joué, que ce soit en Europe (Belgique, France, Pologne…), aux États-Unis et au Japon, Présent a laissé une marque profonde sur les publics qu’il a rencontrés, du fait de sa radicalité et de son intensité musicales. Revers de la médaille, le groupe a évidemment eu beaucoup de difficultés à tourner sur une base régulière, et a dû de nouveau faire profil bas dans les années 2000.

En 2007, Roger TRIGAUX rallume cependant la flamme du mouvement Rock in Opposition en mettant sur pied un festival du même nom en compagnie de son fidèle ami Michel Besset, un passionné des musiques “en opposition” qui s’est forgé une solide réputation dans le bassin carmausin/albigeois (région Midi-Pyrénées), en tant qu’organisateur de concerts (avec l’association Transparence dans les années 1970) et de festivals rock renommés (le Summer Festival, entre autres). Avec son association Rocktime, il permet à ces musiques rock avant-gardistes et progressives de se faire entendre sur scène, dans la Maison de la musique de Cap’Découverte, à Carmaux (81), qui deviendra le point de ralliement d’un public international durant une douzaine d’années (un record pour ce genre de “niche” musicale !).

Le groupe Présent sera bien entendu un invité régulier de ce festival. Dès la première édition, il rappelle sa réputation de ténor du Rock in Opposition en faisant entendre sa musique sous deux formes différentes : l’une électrique, l‘autre acoustique (avec deux pianos). Ces deux concerts ont indubitablement marqué les esprits, au point de passer à la postérité en étant inclus dans le coffret CD + DVD Barbaro (ma non troppo) (2009, Ad Hoc Records).

Dans ses éditions suivantes, le festival Rock In Opposition a permis à Présent de faire des concerts communs avec la formation de Daniel Denis, Univers Zéro, le point culminant étant la création, en 2011, de l’ensemble Once upon a Time in Belgium, réunissant les membres de Présent, d’Univers Zéro et du groupe acoustique belge de musique de chambre contemporaine Aranis, soit pas moins de dix-sept musiciens ! Pour l’occasion, des compositions d’Univers Zéro et de Présent sont revisitées (dont l’inusable et toujours plus impressionnante Promenade au fond d’un canal), et de nouvelles compositions sont spécialement écrites pour ce projet… qui ne sera rejoué sur scène qu’une seule fois, à Bourgoin-Jallieu (38), en 2012.

La performance de Présent lors de la dernière édition du festival Rock in Opposition, en 2019, a permis au public de découvrir une nouvelle composition dantesque de Roger TRIGAUX (dont juste une partie, avoisinant la demi-heure, a été jouée). Celle-ci devait faire l’objet d’un enregistrement en vue d’un nouvel album de Présent (son dixième) pour lequel une campagne de fonds participatifs avait été ouverte. La crise sanitaire planétaire de 2020 a hélas retardé ce projet.

L’œuvre de Roger TRIGAUX est de celles qui cultive une exigence radicale, perfectionniste et jusqu’auboutiste. Sa nature revêche aux concessions et aux pressions mercantiles lui a attiré la fidélité passionnée et éclairée d’un public averti, à défaut d’avoir été reconnue par des milieux plus officiels.

Dans sa musique comme dans son attitude existentielle, Roger TRIGAUX a résolument incarné les valeurs d’un esprit en opposition, d’une attitude “contre” qui lui a valu certes une grande solitude, mais aussi une irréductible force créative, une inspiration dont on n’a pas fini de mesurer la portée.

Nous adressons toutes nos sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

Adieu l’artiste, et merci pour tous ces “présents” musicaux que tu nous as offerts.

Réalisé par Stéphane Fougère
– Photos concerts : Sylvie Hamon et Stéphane Fougère
– Photo noir et blanc : collection Cuneiform Records

 

 

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