SLAPP HAPPY – Ça va

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SLAPP HAPPY – Ça va
(V2 Music Limited / Sony, 1998 – rééd. Voiceprint, 2009)

Ça va ? Pas mal, et vous ? Même si elle est d’une désarmante banalité, la question mérite d’être posée en retour à un groupe qui s’est abstenu de toute production discographique pendant tout de même près de 25 ans (si l’on excepte l’ahurissant single Everybody’s Slimming sorti en 1983) ! Car il n’y a pas de doute à avoir : ce SLAPP HAPPY, c’est bien celui avec lequel beaucoup d’entre vous ont dû faire connaissance par le biais de FAUST ou de HENRY COW.

FAUST avait en effet participé à l’enregistrement des deux premiers LP du trio (Sort of, Acnalbasac Noom), et SLAPP HAPPY jouait au grand complet sur l’album de HENRY COW In Praise of Learning (1975), où la mémorable voix de Dagmar KRAUSE contribuait à rendre la musique du groupe avant-gardiste plus palpable. Mais en fait, la collaboration entre les deux groupes avait déjà commencé avec le troisième album de SLAPP HAPPY, Desperate Straights (1974).

Par la suite, SLAPP HAPPY s’est bel et bien désintégré au contact de l’entité HENRY COW, conséquence déterminée par la logique d’innovation constante dans le rapport texte et forme musicale que HENRY COW souhaitait mener plus loin. Et quand bien même SLAPP HAPPY a réapparu ponctuellement sur scène en 1984 et en 1991, sa discographie n’a pas pris plus de poids au fil des décennies. En revanche, Peter BLEGVAD, Anthony MOORE et Dagmar KRAUSE se sont investis chacun de leur côté dans pas mal de projets solos.

Vous dire quelle mouche les a piqués de ressusciter SLAPP HAPPY serait bien délicat, mais si le groupe est de retour, c’est qu’il a vraisemblablement évacué son complexe d’infériorité esthético-politico-musical. Qu’on se le dise : bien que classé « musiques nouvelles et effroyablement inaccessibles » en raison de ses fréquentations fumeuses d’antan, SLAPP HAPPY fait de la pop music, de la chanson, mais du genre de celle qui n’a aucune chance d’être commerciale.

L’ironie du sort a cependant voulu que Ça va sorte sur V2, le nouveau label de Richard Branson, apparemment désireux de s’offrir une nouvelle « Virgin-ité » (ouais, à d’autres !…), alors qu’il avait à l’époque viré le groupe de son catalogue Virgin pour cause de méventes. Mais rien ne prouve qu’il s’en souvienne… SLAPP HAPPY a donc conçu Ça va à sa guise, sans pression mercantile.

Et cette fois, le groupe agit tout seul, comme un grand, sans se prévaloir de FAUST ou de HENRY COW. Peter BLEGVAD et Anthony MOORE assurent toute l’instrumentation sans « special guests » et se permettent de donner occasionnellement de la voix, même si, bien évidemment, la majorité des chanson sont illuminées par le timbre de Dagmar KRAUSE.

Sur des arrangements ciselés de guitares impressionnistes et de claviers chatoyants par BLEGVAD et MOORE, la voix de Dagmar, loin des aigus perçants et du ton parfois théâtral des premiers albums, insuffle ses griseries dans un registre plus feutré desservant magnifiquement les contemplations moirées de Ça va, que l’on a aussi saupoudré par endroits de doux parfums ethniques (percussions de bois et de métal, accordéon, saz, sitar, doudouk…). Le travail sur les textures instrumentales y est en tout cas assez remarquable.

Jadis comparée à l’œuvre du Douanier ROUSSEAU, la pop-rock de SLAPP HAPPY a, dans ce nouvel album, sublimé sa naïveté grinçante d’antan en chavirements hypnotiques (Silent the Voice, King of Straw…), en pop psychédélique sournoise (Scarred for Life et son texte sublime de perversité), en planances nostalgiques (Coralie, Let’s Travel Light), voire en lévitations intra-utérines (The Unborn Byron), tout en faisant de l’œil aux dance floors avec Working at the Ministry et Moon Lovers.

Voilà donc un opus assez décalé pour ne pas correspondre aux critères étriqués de la musique de masse, mais qui n’en est pas moins parfaitement écoutable pour l’auditeur moyen, qui apprendra à écouter entre les lignes et à goûter la finesse artisanale et l’excentricité ouatée de Ça va. Et, qui sait si cet album débarqué de nulle part vous laissera en définitive… marqué à vie (« Scarred for Life ») !

Stéphane Fougère

(Chronique originale publiée dans
TRAVERSES n°3 – janvier 1999 et remaniée en 2017)

PS : Cet album a été réédité en 2009 par Voiceprint avec un morceau supplémentaire, Hello Dagi, qui avait été publiée uniquement sur l’édition japonaise de 1998.

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