BIOSINTES : Si Touva plus loin…

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BIOSINTES

Si Touva plus loin…

De 1944 à 1991 , l’intégration de Touva à l’empire soviétique a porté préjudice à sa culture ancestrale. Temples et monastères bouddhiques ont été saccagés, les chamanes persécutés et les traditions culturelles occultées. L’effondrement de l’URSS en début des années 1990 a bien entendu permis à Touva, devenue République autonome, de relever un peu la tête et, sur le plan artistique, de partir à la reconquête de ses racines.

Mais déjà, avant 1991, certains artistes avaient senti le vent tourner et, surtout, avaient compris que pour raviver une tradition il ne fallait pas se contenter d’en recopier les anciens modèles stylistiques, mais plutôt chercher de nouvelles voies d’expression. À la fin des années 1980, déjà, la chanteuse Sainkho NAMTCHYLAK avait tourné le dos au folklorisme consensuel et s’était tournée vers l’improvisation avec le groupe russe TRI-O. Certes, SAINKHO s’était exilée de Touva depuis longtemps…

Néanmoins, les choses ont également changé à Touva même. Dès 1988, un nouveau théâtre fut créé au sein de la capitale de Touva, Kyzyl, par le musicien et poète arménien Vresh MILOJAN, qui, dès 1990, dirige un groupe destiné à produire des enregistrements pour les représentations théâtrales. Ce sera BIOSINTES.

Sur le premier disque enregistré par le groupe en 1992 , Deity (publié en 1996 sur l’obscur label russe SoLyd Records), BIOSINTES apparaît sous la forme d’un sextet constitué de musiciens touvains (Mergen MONGUSH – également membre à cette époque du groupe folk SHU-DE -, Gennady TCHAMZYRYN, Evgenni TKAZEV), arméniens (Vresh MILOJAN) et russes (Rafael BABARIAN, Albert DORSCHY), tous issus d’horizons divers, qui ayant joué auparavant dans des groupes folkloriques, qui dans des groupes pop et qui d’autre encore se contentant de jouer à la volée dans des restaurants… Le groupe pratique l’improvisation à consonance ethnique, mais évidemment ouverte à d’autres influences et parfois fondée sur un thème mélodique folk, un rythme rock…

La palette est large, combinant instruments ethniques touvains (flûte limbi, guimbarde khomus), instruments acoustiques plus communément liés au jazz (clarinette, violon, violoncelle), instruments électriques (basse, batterie), percussions en peaux et percussions métalliques et, bien entendu, chants diphoniques. Ces derniers constituent le nerf de plusieurs pièces, de même que les polyrythmies créées par la batterie, le xylophones et les peaux.

Sur ces trames vocales et percussives, les cordes et les vents développent en toute liberté des discours solistes ou duels contribuant à creuser davantage cette atmosphère mystique et rituelle qui caractérise la musique de BIOSINTES.

ll ne faudra pas longtemps au groupe pour se produire hors des murs du théâtre de Kyzyl, et on le remarque bientôt dans des festivals à Touva, mais aussi dans le reste de la Sibérie, et jusqu’à Moscou. Dans le même temps, sous l’impulsion de SAINKHO, les salles de spectacles de Touva s’ouvrent aux artistes étrangers, et notamment à quelques sommités de la scène improvisée européenne, telles que Peter KOWALD, Tim HODGKINSON et Ken HYDER…

Ces musiciens rencontrent alors ceux de BIOSINTES à l’occasion de “workshops” et se produisent ensemble en concert, avec parfois la participation d’authentiques chamanes. La musique de BIOSINTES évolue au gré de ces rencontres, de même que la formation du groupe, qui se retrouve bientôt réduit à un trio.

Constitué de Vresh MILOJAN, Gennady TCHAMZYRYN et Mergen MONGUSH, BIOSINTES effectue en 1994 une tournée d’un mois en Allemagne et en Autriche en compagnie de Sainkho NAMTCHYLAK, dont la réputation ne cesse de grandir dans le milieu de la musique free en Europe. Le dernier concert de la tournée, au festival Total Music Meeting de Berlin, donnera naissance à un  disque, The First Take, sur le label berlinois FMP.

En s’affranchissant de toute instrumentation électrique et des effets d’écho un peu convenus du premier album, le propos de BIOSINTES a encore gagné en liberté et en profondeur, alors que la musique revêt un aspect résolument intimiste. Les grincements du violoncelle, les tintements du xylophone, les claquements et les frissonnements des percussions, les souffles de la flûte, les harmoniques des chants touvains et les occasionnels râles animaliers attestent d’une respiration plus ample.

L’exceptionnelle prise de son permet de faire ressortir le plus discret des timbres sonores et met en évidence sa rusticité intrinsèque. L’auditeur est plongé au cœur même d’un processus renvoyant l’image d’une célébration rituelle aux résonances chamaniques qui s’épanouirait hors de toutes contraintes formalistes pour devenir un véhicule au fort pouvoir d’incantation. Le monde des esprits semble à portée d’oreille, dans une proximité qui ne laisse plus aucune chance à tout effort de rationalisation superflu  La tradition touvaine est loin, mais jamais son esprit n’a été aussi perceptible.

La dernière pièce du disque, The Gift, voit la contribution vocale, toujours exceptionnelle, de Sainkho NAMTCHYLAK, en forme de commémoration spirituelle. En refusant de suivre la voie du revival traditionaliste et celle du folklore modernisé par l’électricité et l’électronique, BIOSINTES a ouvert à la musique de Touva une troisième voie médiane, périlleuse et fascinante, sans consensus possible ; ses deux disques tracent des perspectives de développement qui dépassent certes les balisages de la world music, mais réconcilient la tradition touvaine avec le terreau vibratoire qui l’a engendré.

Depuis The First Take, BIOSINTES n’a plus donné signe de vie. Mergen MONGUSH a participé à plusieurs enregistrements de musique traditionnelle avant de disparaître prématurément durant l’été 2002. Quant à Gennady TCHAMZYRYN, qui se fait maintenant appeler Gendos CHAMZYRYN, il a participé au projet ethno-expérimental K-SPACE avec les improvisateurs anglais Ken HYDER et Tim HODGKINSON.

DISCOGRAPHIE CD BIOSINTES :

Deity (1992 – SoLyd Records, 1996)

The First Take (FMP, 1996)

Label SoLyd Records : www.avantart.com/music/solyd/solyd1.htm#biosintes

Label FMP : www.fmp-online.de/

Stéphane Fougère
Photos : Dagmar Gebers

(Article original publié dans
ETHNOTEMPOS n°12 – mars 2003,
et augmenté en 2020)

 

 

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