Érik BARON / d-zAkord – 73’

88 vues
Print Friendly, PDF & Email
Érik BARON / d-zAkord – 73’
(ESAlabs)

Quoi de plus emblématique que de fêter ses 20 ans en 2020 ? C’est ce qui arrive à cette formation atypique qui sévit en région bordelaise et qui se fait appeler d-zAkord, après avoir été baptisée DésAccordes. Ce chœur imposant de guitares et de basses électriques a été, rappelons-le, créé par Érik BARON, bassiste, cordophoniste, compositeur et “alchimiste sonore” qui a dédié son art à l’exploration de voies esthétiques radicales et au pétrissage de matières sonores pour des applications variées (concerts, théâtre, danse, lectures, audio-théâtre, arts visuels, installations sonores).

Très ouverte d’esprit, la “horde électrique” d’Érik BARON s’est ainsi fait connaître sur scène comme sur disque en revisitant les univers sonores de Terry RILEY (In C) et de Jannick TOP (De Futura Hiroshima). Depuis, Érik BARON et ses cordes du troisième type ont cependant radicalisé leur parcours en initiant notamment le projet Drone (s) Scape, visant à créer des flots de matières sonores à base de “bourdons” aptes à susciter des états de transe et de méditation, quelque part entre musique ambient, avant-garde et musique concrète. C’est dans ce sillage que s’inscrit la composition qui fait l’objet du présent disque et qui a été baptisée 73’ (parce qu’elle dure précisément 73 minutes, l’auriez-vous deviné ?).

73’ est en fait l’”extended version” de la pièce 58’, créée en 2010 et à laquelle se sont donc ajoutés des éléments nouveaux qui en ont déployé la force résonnante et le pouvoir hypnotique. 73’ se décline en dix parties sans titres autres que leurs durées.

Sa pochette représentant un paysage enneigé confine à l’abstraction quasi “malévitchienne”, à ceci près que le fameux Carré blanc sur fond blanc est devenu… un carré d’arbres blanchi sur fond.. de brume neigeuse ! Vous êtes priés d’avoir fait le vide mental avant d’aborder l’ascension de 73’ !

Cela commence (Partie 1) par des grondements semblant émaner d’une centrale nucléaire. Ça se poursuit en Partie 2 par des notes bourdonnantes, étirées à l’extrême, interminables, semblant défier le silence avec lequel elles se confondent dans les premiers instants de leurs courbe ascensionnelle ou les derniers moments de leur courbe descendante, esquissant un espace de tension sourde, confinée, oppressante, comme une frêle spirale comateuse, dont le dépli languide est tout juste ponctué par un coup de bol gong, qui libère des notes plus aiguës mais non moins torpides.

Les Parties 2 et 3 sont les plus longues, dépassant le quart d’heure ; mais ce ne sont pas les plus animées pour autant. Au contraire, les bourdons qui hantent la Partie 3 imposent un effet de stagnation, duquel seuls émergent une frappe sur un bol chantant dont les résonances délimitent un état de vacuité typiquement zen. Mais d’autres notes sourdes et des effets de vagues créés par des frappes légères de gong enveloppent ce tout d’un voile de menace impalpable.

Peu à peu, on réalise que ce monde stagnant se révèle en fait subrepticement mouvant, les bourdons vont fortissimo, les frappes de bols et de gongs se font plus véhémentes, accentuant cette sensation d’instabilité et de chavirement qui s’empare de l’auditeur. Quelque chose va le frapper, sûrement ! Mais ce quelque chose ne fait que passer à côté, puis s’évapore, disparaît. Puis des tintements de cloches transpercent l’engourdissement général.

À ceux qui en doutaient encore, et alors que nous parvenons tout juste à la moitié de 73’, il faut bien le reconnaître : il y a de la vie sur cette Terre (si de Terre il est vraiment question). Même si la Partie 4 fait de nouveau entendre des bourdons aptes à nous laisser prostrés. Le silence brutal qui y met fin n’est pas plus rassurant…

La Partie 5 fait entendre comme des échos cristallins de murmures de sirènes. Au loin, un vent se lève. Puis, contre toute attente, de lentes frappes sur un daf mettent les bourdons en état de marche (Partie 6), comme une armée de spectres décidés à (se) faire le mur. Un peu plus loin arrive ce que personne n’attendait plus : une voix féminine ! « La lumière est le messager du cosmos… » murmure-t-elle. Ponctuée de discrets coup de gongs et de “soundscapes” bourdonnants, elle décline une leçon de cosmologie ésotérique sur un ton indolent, en phase avec le climat général. Une comète passe, et tout retourne au silence.

Les trois parties suivantes sont des modèles de concision : à peine plus de deux minutes chacune. Dans la Partie 7, un archet entame une complainte tachetée de menues frappes de bols et de petits gongs. La Partie 8 est cernée d’amples résonances de gongs, avant que des bourdons médiums ne viennent délimiter le territoire en pointillés. Dans la Partie 9, les bourdons montent d’un sérieux ton et se métamorphosent presque en trompes télescopiques tibétaines. Dans l’ultime partie, les bourdons et les bols chantants réinstallent une atmosphère à la fois pesante et suspendue qui se meut en spirale magmatique déclinante… Au bout, le silence reprend ses droits.

Compte tenu des matières sonores qui la constituent, 73’ pourrait en écoute aveugle être assimilée à une pièce électro-acoustique aux confins de la “kosmiche muzik” la plus radicale. Mais sa singularité tient au fait qu’elle n’est précisément pas générée par des machines, des claviers ou des ordinateurs, mais par des instruments à cordes, des percussions et autres métaux résonants. Cinq bassistes, sept guitaristes et trois percussionnistes – plus une voix – en assurent l’interprétation.

Avec 73’, la “horde désaccordée” agit en mode à la fois souterrain et suspendu, et la méditation à laquelle elle nous invite n’est pas de nature nécessairement “relaxante” mais son aridité blanchâtre est assurément cathartique. Certains la trouveront éprouvante, voire tétanisante, mais il n’est de réelle exploration que celle qui nous pousse à repousser nos limites.

Stéphane Fougère

Site : www.erikbaron.com/d-zakord/

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.