ODDJOB – Kong

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ODDJOB – Kong
(Headspin Recordings / Outhere)

Ces derniers mois, l’actualité discographique de Goran KAJFES s’est révélée assez profuse. Outre son implication dans le MAGIC SPIRIT QUARTET du maître gnawa Majid BEKKAS, le trompettiste suédois adepte des fusions jazz tout azymutées a mis en boîte le second album de son groupe TROPIQUES et le Vol. III de la saga The Reason Why de son autre groupe, THE SUBTROPIC ARKESTRA. Et tous ces albums sont hautement recommandables, cela va sans dire ! (Les retardataires peuvent se référer à nos chroniques, elles sont là pour ça…) Croyez-vous que cela lui a suffit ? Que nenni ! Il a de plus ajouté un nouveau chapitre au déjà long parcours discographique d’un autre groupe dont il est également l’initiateur, ODDJOB !

Ce nom ne vous dit rien ? Non, nous ne parlons pas du fameux “bad guy” de la saga james-bondesque dont la particularité est de porter un chapeau melon tranchant (genre de John Steed passé du côté obscur…), mais d’une valeur sûre de la scène jazz suédoise qui sévit depuis deux bonnes décennies. Certes, la Suède, c’est loin. Mais quand même, ODDJOB peut se vanter d’avoir eu ses neuf précédents albums nommés au Grammy Awards locaux, et trois d’entre eux les ont effectivement remportés. De fait, même la presse internationale a daigné prêté l’oreille.

Et aujourd’hui, ODDJOB sort Kong. Voilà donc avec un groupe dont le nom fait référence à un personnage de vilain d’une franchise de cinéma et dont le titre d’album renvoie de même à un personnage de fiction cinématographique. Cinéphile, ODDJOB ? Vous ne croyez pas si bien dire. Un de ses albums, paru en 2010 et dont la pochette représente un poing tenant un colt pour toute illustration s’appelle Clint, et on y trouve des reprises des thèmes de Pale Rider, Le Bon, la Brute et le Truand, Quand les aigles attaquent, etc.

Toutefois, le cinéma n’est pas le seul centre d’intérêt d’ODDJOB. Ce quintette suédois aime aussi explorer moult univers musicaux. Son album Folk, sorti en 2016, transfigure des chants anciens du patrimoine rural suédois ; et un LP publié en 2017 était dédié au répertoire de WEATHER REPORT. Et au passage, si l’on doutait encore de son intérêt pour les musiques des années 1960 et 1970, ODDJOB a rendu hommage dans Sumo (2008) à Joe ZAWINUL (Like Josef) aussi bien qu’à Horace SILVER (Golden Silver) et a également repris ici le Third Stone from the Sun de Jimi HENDRIX sur son premier album éponyme et le Moonchild de KING CRIMSON sur Luma (2006)…

ODDJOB s’est donc distingué ces dernières années par ses albums portés par des thématiques fortes et inspirées. Son disque Jazzoo de 2013, bestiaire poétique à vocation pédagogique pour le jeune public, a été suivi d’un second volume en 2016 qui a été récompensé par l’Académie Charles-Cros. Mais Kong, en dépit de sa connotation cinéphile, se démarque des précédents disques d’ODDJOB en laissant libre cours à la liberté créatrice de ses membres et n’est donc pas centré sur un thème précis. On y croise un charpentier, un vieil homme, des druides avec leurs fioles, des plumes et des cloches, on porte un regard vers l’Est, et on profite du Bon moment… Bien malin qui pourra trouver le fil conducteur entre ces différents titres !

Sur le plan musical, on a affaire à un groupe évidemment soudé de longue date, dont la faconde créatrice se manifeste une fois de plus avec beaucoup de classe. Les talents multi-instrumentistes de chacun des membres d’ODDJOB permet de plus un renouvellement du nuancier instrumental à pratiquement chaque composition.

Avec Per “Ruskträsk” JOHANSSON qui alterne saxophones, flûtes et clarinette basse, Goran KAJFES qui, quand il ne joue pas de sa trompette, tâte du synthétiseur ou des congas, Daniel KARLSSON qui déploie un généreux éventail de claviers (piano, orgue, synthétiseur), Peter FORSS qui alterne basse acoustique et électrique et s’emploie même à la guitare électrique et Lars SKOGLUND qui troque parfois sa batterie contre des percussions, un vibraphone, de simples cymbales ou s’empare même d’une guitare acoustique, les paysages sonores de Kong se révèlent d’une séduisante richesse timbrale et d’un fastueux assortiment de couleurs, sans que cela nuise à la cohérence d’ensemble.

Les huit compositions que renferme Kong brassent ainsi de nombreuses couleurs et empreintes et délivrent une foisonnante fusion jazz ouverte aux rythmes du monde, qu’ils soient africains, sud-américains ou orientaux. Elles sont écrites au millimètre, portées par des thèmes mélodiques prenants, des idées harmoniques et rythmiques captivantes qui retiennent l’attention de l’auditeur de par l’imparable dynamique de groupe qu’elles manifestent.

Chaque musicien y trouve place pour s’exprimer en soliste, mais sans tirage de couverture excessif. Ces compositions ne sont pas des faire-valoirs de virtuosités individuelles (même si elles sont patentes), mais racontent des histoires et développent des scénarii aux plans rigoureusement élaborés.

Kong alterne des pièces atmosphériques sur lesquelles souffle de languissantes brises nordiques avec d’autres qui se démarquent par des grooves plus appuyés, mais leurs arrangements apportent de savantes nuances. Quand ce ne sont pas les claviers qui climatisent les chaleureuses envolées des instruments à vents, ce sont les cordes qui atténuent le feu des frappes percussives, mais les rôles peuvent aussi s’inverser. Chaque composition mêle chaleur et frimas, languidité et embrasement, dans des proportions subtilement équilibrées.

Dans tous les cas, c’est la transe qui est visée et qui se décline sous différentes approches. Kong collectionne les envoûtements et s’avère une grande réussite de plus à l’actif d’ODDJOB. Sa sénescence créative n’est apparemment pas pour demain…

Stéphane Fougère

Site : www.oddjob.cd

Label : www.outhere-music.com

 

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