Véronique VILHET / Dominique GRIMAUD – J’aime tout ce que fait le ciel à n’importe quel moment

65 vues
Print Friendly, PDF & Email
Véronique VILHET / Dominique GRIMAUD – J’aime tout ce que fait le ciel à n’importe quel moment
(In Poly Sons)

« J’aime tout ce que fait le ciel à n’importe quel moment. » La phrase peut paraître de prime abord futile, inconséquente. Mais par les temps qui courent, la futilité et l’inconséquence ne sont pas loin d’être perçus comme des délits. Car aimer ce que fait le ciel à n’importe quel moment suppose qu’on ne fait rien d’autre que de contempler le firmament avachi Dans l’herbe tendre et la truffe au vent, parce que, comme chacun sait, Travailler c’est trop dur. C’est en somme une incitation à la contemplation paresseuse, que dis-je… à la flemmardise, au je-m’en-foutisme socio-économique ! Bref, voilà qui pourrait bien porter atteinte aux valeurs républicaines de la France qui se lève tôt et qui bosse !

Et quand on sait que cette phrase a été écrite par un fameux auteur américain lié au San Francisco de la contre-culture hippie et à la Beat Generation, certains pourraient même y voir une ode subversive ! Ils auraient raison, car ces mots sont de Richard BRAUTIGAN, et ils ont été empruntés pour baptiser la nouvelle collaboration discographique de deux indécrottables vétérans des musiques “à côté de la plaque”, musiques de l’inattendu, “sempiternellement pataphysiques”, comme aime le clamer le label qui les a hébergés.

Personnalité discrète et pas “médiatique” pour deux ronds, Dominique GRIMAUD est un multi-instrumentiste autodidacte a été sur pas mal de fronts de cette marginalité musicale hexagonale, ayant fait partie dans les années 1970 du Collectif Dupon et ses fantômes (avec CAMIZOLE), ayant créé dans les années 1980 le groupe VIDÉO-AVENTURES, s’étant retrouvé dans le groupe franco-américain PEACH COBBLER dans les années 1990, puis s’étant retrouvé chez URBI FLAT (une émanation d’URBAN SAX) dans les années 2010 ; sans parler de ses nombreuses collaborations et de ses quelques créations solistes sous le diminutif GRIMO, comme Slide, Rag-Time, Les Quatre Directions et dernièrement 19 Feedbacks (label Discrepant).

Cet adepte des sons bricolés, retraités et détournés a également œuvré pour la reconnaissance de ces musiques buissonnières bien de chez nous en réalisant les deux éditions du livre-collage Un certain rock (?) français (1977/78), en co-signant avec Eric DESHAYES la somme de référence L’underground musical en France et en dirigeant l’immanquable collection les Zut-O-Pistes du label Gazul (branche de Musea).

Véronique VILHET a pour sa part fait partie de l’un des secrets les mieux gardés de cet “underground 70’s à la française”, à savoir le groupe JOHNNY BE CROTTE, un voisin de palier d’ÉTRON FOU LELOUBLAN qui s’est surtout illustré sur la scène du Théâtre avignonnais du Chêne noir, mais qui n’a laissé pour seule trace (!) à la postérité qu’un 45 tours, réédité en 2014 chez In Poly Sons avec un second 45 tours inédit ! Véronique s’est aussi illustrée – aux percussions et cassage de vaisselle – dans la fanfare de rue ROYAL DE LUXE. Son duo avec Dominique GRIMAUD s’est formé en 2012 et a déjà engendré deux précédentes réalisations discographiques, AAHH !! (2015) et Îles (2016). La formule est simple : une voix chantée et traitée et des manipulations électroniques diverses pour tous arrangements ; c’est ni plus ni moins de l’exploration sonique intimiste.

J’aime tout ce que fait le ciel à n’importe quel moment offre douze chansons magnifiquement interprétées par Véronique VILHET, dont la voix décontractée, nonchalante, joue souvent la proximité, mise en relief par un mixage aux petits oignons qui en restitue la rondeur joliment rêveuse. Le répertoire puise en partie dans le réservoir des chansons traditionnelles francophones (Faut pas t’en aller, Tout en haut, Charlie, Métamorphoses, Travailler c’est trop dur), avec un emprunt au désormais “incontournable” MOONDOG (Do Your Thing), un rappel de la collaboration Michel SIMON / Serge GAINSBOURG (Dans l’herbe tendre), une réappropriation d’un poème indien devenu hymne national (Vande Mataram), et une revisite du prévisible hymne communard Le Temps des cerises. Le duo a tout de même trouvé la place de caser trois de ses compositions, l’instru-vocal VV5 Boucles, l’onomatopéique-ludique Pas Papa (que ne renierait pas TOUPIDEK LIMONADE) et un hommage flâneur à l’inspirateur attitré Richard Brautigan.

L’apport de Dominique GRIMAUD sur cet album est certes différent de ce qu’on a pu l’entendre faire par ailleurs, mais ses incrustations électroniques et ses traitements vocaux et rythmiques “anamorphosent” ce contexte chanson, tout en dosage expert, à la fois scrupuleux et radical, mais sans outrance ni prétention hautaine, expérimental juste ce qu’il faut pour mettre ces chansons en orbite dans des espaces excentriques, subtilement biscornus, ou exquisément songeurs et contemplateurs (mais sans sucre ajouté) et les habiter de présences saugrenues mais bienveillantes.

On voyage avec insouciance et indolence dans des ailleurs aux parfums périphériques et dans des recoins d’ici au goût de lointain. J’aime tout ce que fait le ciel à n’importe quel moment décline l’art de dissoudre l’espace-temps dans une bulle de résistance languide, un huis-clos oisif aux projections utopistes chargées de pages d’Histoire que le duo s’applique à faire dormir debout pour qu’elles s’immiscent d’autant mieux dans les brèches mnémoniques. Ce n’est pas seulement un disque, c’est un onguent !

Stéphane Fougère

Site : http://dominique-grimaud.fr

Label : http://inpolysons.free.fr/fr/vilhet-grimaud-j-aime.html

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.